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Le multilinguisme, cette douloureuse épine in the foot

Assumons nos origines : nous venons de Belgique, une fois ! Vous connaissez ce pays, grand comme la Bretagne, où l’on parle trois langues officielles et où sont hébergées des institutions européennes qui en pratiquent vingt-quatre ? Donc, oui, le multilinguisme, au pays de Jacques Brel, c’est comme la marmite d’Obélix : nous sommes tombés dedans quand nous étions petits ! Alors, profitons-en pour partager quelques bonnes pratiques de la gestion des sites web institutionnels multilingues.

 

Sommaire de l’article

  1. L’obligation linguistique
  2. Le coût du multilinguisme
  3. Site miroir or not site miroir ?
  4. La complexité de gestion d’un site multilingue
  5. Derrière la langue, la culture
  6. Ces petits morceaux qui échappent à la traduction

L’obligation linguistique

De multiples raisons poussent les États à garantir la disponibilité de l’information dans différentes langues :

  • inclusion des minorités ;
  • accès à l’information dans sa langue maternelle ;
  • préservation de l’identité nationale, régionale et culturelle ;
  • facilité des échanges entre communautés.

Au niveau européen, des institutions telles que la Commission européenne, le Parlement européen ou le Conseil de l’Union européenne sont tenues de fonctionner dans toutes les langues officielles de l’Union européenne, qui sont actuellement au nombre de vingt-quatre. L’ancien commissaire au Multilinguisme, Leonard Orban, défendait cet investissement comme étant « le coût de la démocratie ».

Le portail de l'Union européenne, disponible en 24 langues officielles

Le portail officiel de l’Union européenne est disponible en 24 versions linguistiques, auxquelles s’ajoutent quelques contenus en russe et en ukrainien.

 

En Belgique, il existe une législation relative au bilinguisme. Elle oblige la plupart des sites web publics belges de niveau national à proposer du contenu dans les deux langues officielles principales du pays, le français et le néerlandais. Nous avons aussi une région germanophone, au périmètre plus restreint, où l’allemand est également langue officielle.
Au Canada, la plupart des sites publics fédéraux doivent être disponibles dans les deux langues officielles (français et anglais). Pour le reste, les exigences linguistiques varient d’une province à l’autre en fonction des lois locales.
En Suisse, les sites publics doivent généralement être disponibles dans au moins quatre langues nationales officielles : allemand, français, italien et romanche. Les politiques linguistiques pourront aussi varier d’un canton à l’autre.
En France, la situation est davantage univoque : les sites publics doivent avant tout être disponibles en français, conformément à la Loi Toubon, mais des traductions dans d’autres langues peuvent être nécessaires dans certains cas, pour garantir l’accessibilité des services publics à tous les citoyens ou pour élargir le spectre de rayonnement des sites français.

La version anglaise du site de l'INHA, l'Institut National de l'Histoire de l'Art

Le site de l’Institut National d’Histoire de l’Art est disponible, en partie, en version anglaise. De fait, l’anglais est la langue la plus utilisée dans le domaine de la recherche.

 

Le coût du multilinguisme

Le multilinguisme a un coût. Pour la « petite anecdote », le budget de traduction et d’interprétariat de l’Union européenne dépasse 1,1 milliard d’euros annuellement. Et il ne s’agit là que de l’évaluation des dépenses directes. En réalité, l’environnement multilingue implique une augmentation des coûts à chaque stade d’un projet : recherche de prestataires, processus de relecture et de validation, stratégie de référencement, mise en page, analyses de trafic, etc.

2,2 millions de pages sont traduites chaque année au sein de la Commission. Environ 43% du personnel de la Cour de justice travaille dans les services de traduction et d’interprétariat. Avec 24 langues officielles, les combinaisons de traduction possibles s’élèvent à… 522 !

Le multilinguisme diminue la réactivité d'un site web

© Image de fond générée par Adobe Firefly.

 

Le multilinguisme coûte beaucoup aussi en perte de réactivité. Imaginez qu’à la moindre mise à jour, il nous faut relancer tout le processus de traduction en 23 langues ! Les conséquences sont évidentes :

  • l’actualisation ou l’optimisation des contenus sont découragées (on hésitera à deux fois) ;
  • les délais de publication et de modification sont rallongés (il faut parfois attendre la dernière traduction pour publier l’ensemble) ;
  • les coûts de gestion et de coordination sont démultipliés ;
  • des incohérences peuvent apparaître (lorsqu’on est tenté de modifier le contenu dans une langue et pas dans les autres).

Gérer un site multilingue, c’est conduire un paquebot. Chaque manœuvre est conséquente !

 

Site miroir or not site miroir ?

Une des premières questions qui se posent lorsque nous décidons d’investir dans plusieurs versions linguistiques, c’est le choix de la « symétrie linguistique » : faut-il traduire toutes les pages du site et créer une version « miroir », ou bien l’architecture de contenu va-t-elle varier en fonction des langues ?

Le site miroir a plusieurs avantages :

  • il nous assure de proposer l’ensemble de nos contenus dans chaque langue ;
  • il facilite la gouvernance éditoriale grâce à des architectures strictement équivalentes ;
  • il permet la mise en place de passerelles de navigation d’une langue à l’autre vers un contenu équivalent, ce qui enrichit l’expérience utilisateur ;
  • il offre la possibilité d’automatiser l’usage de la balise hreflang et d’optimiser ainsi votre référencement multilingue dans les moteurs de recherche.

Cependant, nous l’avons mentionné plus haut, le coût de la traduction sur le plan financier et sur le plan de la réactivité du site web est loin d’être négligeable. C’est pourquoi, dans un certain nombre de cas, une bonne stratégie peut être de proposer une version linguistique « écrémée ».

Dans l’exemple ci-dessous, l’Union européenne, circonstances obligent, propose un point d’entrée en langue ukrainienne. Il va de soi que les milliers de pages du portail n’ont pas été traduites en ukrainien. Seuls quelques contenus ciblés sont disponibles dans cette langue.

Du contenu en ukrainien disponible sur le site web Europa, le portail des institutions européennes

La version ukrainienne, proposée sur le site de l’Union européenne, comprend quelques rubriques traduites en ukrainien, à quelques endroits du menu. Les autres contenus sont disponibles en anglais.

 

Même si, dans un monde idéal, nous aimerions pouvoir proposer tout le contenu dans chaque langue, dans la pratique, cela n’est pas toujours possible. Il est souvent nécessaire de viser un équilibre entre le respect des minorités et la proportionnalité de l’investissement linguistique.

Par exemple, la version allemande du site Belgium.be affiche les mêmes thématiques que les versions française et néerlandaise, mais seul un premier niveau d’information est disponible en allemand. Tout n’a pas été traduit, loin de là, c’est le compromis qui a été adopté pour satisfaire une population germanophone qui représente environ 1% de la population nationale et qui, la plupart du temps, parle une des deux autres langues nationales.

Version germanophone du portail fédéral belge

La page d’accueil de la version allemande du portail fédéral en Belgique présente les mêmes thématiques qu’en français et en néerlandais. Mais ne nous y trompons pas : les sous-rubriques ne sont pas cliquables comme c’est le cas dans les deux principales langues nationales. Seul un résumé est disponible en allemand.

 

Dans cette recherche d’équilibre entre l’accessibilité de l’information dans chaque langue maternelle et la rationalisation des coûts de traduction, l’administration est amenée à tenir compte des usages. Dans certains cas, on se retrouve face à un grand écart spectaculaire entre les langues officielles et la pratique. C’est ainsi que dans les institutions européennes, malgré le retrait du Royaume-Uni, qui ne fait plus partie de l’Union, l’anglais reste une langue largement utilisée, pour ne pas dire prédominante.

Dans certains cas, les besoins des utilisateurs pourront varier en fonction des langues. Reprenons l’exemple de l’INHA, l’Institut National pour l’Histoire de l’Art : la version française devra s’adresser, en partie, au grand public, à qui une administration doit des comptes ; la version anglaise, en revanche, pourra se centrer davantage sur les contenus destinés aux chercheurs, qui peuvent venir de l’étranger et dont la langue véhiculaire est l’anglais.

Dans le cas où vous adopteriez une architecture asymétrique, avec des différences dans votre offre de contenu en fonction des langues, nous vous invitons à rester particulièrement rigoureux dans la gestion de votre sitemap, langue par langue, sous peine de perdre le contrôle de votre espace éditorial.

En arrière-plan, vous mettrez en place des mécanismes de gouvernance adaptés. Faut-il une coordination linguistique systématique lors de la publication d’un contenu ? Doit-on laisser, au contraire, une autonomie éditoriale pour chaque langue ? Dans le cas d’un site miroir, quelle sera la langue source ? Le dispositif que vous mettrez en place aura des conséquences sur l’évolution de votre paysage éditorial.

Traduction anglaise à la volée sur le portail de l'administration française

Le portail officiel de l’administration française propose l’accès à une version anglaise de certains contenus, générée à la volée par un traducteur automatique. Cette solution se heurte potentiellement à des erreurs de traduction, mais elle a l’avantage de permettre le multilinguisme à un coût raisonnable.

 

La complexité de gestion d’un site multilingue

La gestion d’un site web multilingue démultiplie les opérations à tous les niveaux :

  • Les statistiques de trafic devront être paramétrées de manière à pouvoir analyser les audiences linguistiques. L’idéal est de pouvoir créer plusieurs ensembles statistiques : le trafic global et le trafic pour chaque segment linguistique.
  • Le référencement doit être géré et évalué langue par langue. Une traduction peut sembler correcte du point de vue linguistique, mais s’avérer peu optimisée du point de vue SEO. La stratégie mots clés devra être pensée dans chaque langue. Des effets de polysémie peuvent apparaître dans une langue, et pas dans une autre.
  • Dans le cas où un nom de domaine différent est utilisé pour chaque langue, il vous faudra configurer la Google Search Console et analyser les données pour chaque domaine séparément.
  • Les tests utilisateurs devront tenir compte de l’expérience de chaque version linguistique. La traduction des menus de navigation, par exemple, a un énorme impact sur l’expérience utilisateur.
  • Vos prestataires doivent pouvoir trouver leurs repères dans les différents environnements linguistiques. Par exemple, la personne qui met en page votre contenu va-t-elle pouvoir s’en sortir avec la version hongroise ?

Site web en version hongroise

Notre webdesigner sera-t-il capable de placer les sous-titres au bon endroit ?

Certaines versions linguistiques posent un défi technique en ce qui concerne le paramétrage de l’alphabet ou la gestion des caractères spéciaux, même si les choses ont beaucoup évolué depuis le temps où, dans notre agence de communication spécialisée dans les matières européennes, la production de la version grecque nous demandait trois fois le travail en comparaison des langues en alphabet latin.

Autre exemple de difficulté technique : la combinaison du multilinguisme avec du contenu dupliqué. De nombreux sites web institutionnels comprennent du contenu dupliqué, que les bonnes pratiques nous invitent à gérer proprement grâce au balisage de la page dite « canonique », celle qui sert de référence principale aux moteurs de recherche. Lorsque vous utilisez une balise Hreflang pour désigner la page équivalente dans une autre version linguistique, il est important de pointer vers une page canonique. Dans le cas inverse, vous créerez une fameuse cacophonie !

Derrière la langue, la culture

La traduction littérale reste parfois insuffisante. Si vous désirez donner à votre communication toute sa puissance dans chaque langue, il va vous falloir adapter le contenu à la culture de l’audience linguistique visée.

Vous veillerez notamment à :

  • adapter les références culturelles (les proverbes, les allusions à des lieux ou à des personnalités, ainsi que toute autre référence qui s’inscrit dans la culture d’une langue) ;
  • vérifier si les réalités sont différentes d’une communauté linguistique à l’autre (pour ne donner qu’un exemple, dans un petit pays comme la Belgique, il existe des variantes dans le Code de la route, notamment en ce qui concerne les limitations de vitesse, entre la Région wallonne et la Région flamande) ;
  • repérer les intentions utilisateur, les requêtes fréquentes et les mots clés populaires propres à chaque communauté linguistique, afin d’affiner votre stratégie SEO ;
  • alterner la langue source, au départ de laquelle l’article est traduit, afin d’éviter qu’une langue ne soit que l’ombre d’une autre.

Ci-dessous, l’humoriste francophone Abdel intervient comme « ambassadeur » pour le projet GoodFood porté par l’institution Bruxelles Environnement, qui désire promouvoir l’alimentation durable et de qualité. Le choix de l’influenceur est judicieux pour toucher une partie de la population francophone bruxelloise, mais Bruxelles Environnement produira d’autres vidéos avec d’autres ambassadeurs et ambassadrices, qui parleront davantage à la communauté néerlandophone. Dans tous les cas, l’institution a choisi de traduire systématiquement les propos dans l’autre langue nationale et les faire apparaître en sous-titres.

Abdel, humoriste bruxellois, ambassadeur du projet Goodfood

L’humoriste Abdel, ambassadeur pour le projet GoodFood à Bruxelles.

 

Ces petits morceaux qui échappent à la traduction

Un site web reste complexe, de sorte que la traduction ne se limite pas simplement au contenu visible dans le cœur de la page. D’autres éléments doivent idéalement être traduits, qui font partie de l’environnement de navigation ou même du code source en arrière-plan.

Voici typiquement quelques éléments qui ont tendance à échapper aux traductions :

  • les messages d’erreur ;
  • les libellés des boutons ;
  • les textes alternatifs des images (ALT) ;
  • les balises meta description ;
  • les textes automatiquement générés dans les pages transactionnelles ;
  • les noms des fichiers.

Traduire tous les éléments d’un site web vous permet d’assurer une expérience optimale pour les utilisateurs, mais aussi pour les moteurs de recherche.

Certaines éléments ont échappé à la traduction sur le portail wallon

Le portail officiel wallon propose de l’information en néerlandais, mais certains morceaux de contenu ont échappé à la traduction : les libellés des boutons, par exemple, ou encore les textes alternatifs de certaines images, qui demeurent en français dans le code source.

 

Les questions à se poser

Si vous intervenez pour un site institutionnel en ligne, pensez à aborder les questions suivantes :

  1. Quelles sont les obligations linguistiques dont dépend votre institution ?
  2. Avez-vous évalué les coûts de traduction pour la production et la maintenance ?
  3. Maîtrisez-vous totalement la symétrie ou les asymétries entre les versions linguistiques ?
  4. Avez-vous créé des ensembles statistiques pour chaque langue ?
  5. Votre stratégie de référencement est-elle pensée dans chaque langue ?
  6. Le workflow des traductions est-il efficace et maîtrisé ?
  7. Vos ressources internes et externes en traduction sont-elles satisfaisantes ?
  8. Avez-vous également traduit les éléments de navigation et les métadonnées ?
  9. Vos traductions sont-elles littérales ou tiennent-elles compte des différences culturelles ?

Quel que soit le niveau de pouvoir pour lequel nous œuvrons (européen, national, régional ou local), ce sont ces mêmes questions qui nous orientent vers une stratégie multilingue maîtrisée.


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